Souffrance au travail : on peut la supprimer
- 28 sept. 2017
- 7 min de lecture

Les conceptions dominantes, depuis des décennies, particulièrement la conception du stress, pensent que les atteintes à la santé mentale sont des conséquences du travail conçues comme un "environnement"... Les contraintes exercées sur les salariés s'abattraient de l'extérieur sur son cerveau et son fonctionnement cognitif tout comme ses capacités de penser s'en sortiraient meurtries. Cette conception est largement dominante, surtout dans les pays fidèles à la pensée anglo-saxonne.

La clinique du travail française, en particulier la psychodynamique du travail et la psychopathologie du travail, soutient une autre explication. Si la santé du corps dépend des conditions de travail (environnement), la santé mentale dépend, elle, de l'organisation du travail (qui comprend l’ensemble de prescriptions sur la division et la répartition des tâches entre les salariés ainsi qu'un ensemble de prescriptions sur le contrôle, la surveillance, la hiérarchie, le commandement, le système de sanctions...).
L'organisation du travail peut aller très loin dans le détail, c'est-à-dire, non seulement prescrire l'objectif à atteindre, mais aussi le chemin pour atteindre cet objectif (mode opératoire). Or, aucun travailleur ne suit les prescriptions dans leur intégralité. S'ils suivaient les prescriptions, ils feraient ce qu'on appelle "la grève du zèle" et toute production serait impossible ! Car pour atteindre les objectifs, il faut INTERPRETER les ordres pour les adapter à la situation concrète afin de pouvoir surmonter les imprévus au fur et à mesure qu'ils se présentent. Les travailleurs font donc un ajustement de la tâche (prescrite), et c’est ce qu'on appelle « le travail effectif », qu'on peut appeler aussi « l'activité ». Le salarié n'agit donc pas en pur exécutant ; en effet, il mobilise des ressources personnelles (issues de son intelligence). Ce qui change tout !
Et ceci est l’énigme fondamentale du travail. Cette intelligence ne passe pas uniquement par le cerveau, elle implique le corps en entier. Cette intelligence exige que toute la personnalité soit habitée par le travail. On pense à son travail en dehors du temps de travail ! Et c’est à ce prix que les « habiletés de métiers » se développent.
On ne peut pas mesurer le temps de travail…

Pour être de qualité, le travail prend place à l’intérieur de la personne. C’est de ce travail intérieur que viennent les idées originales pour combler l’écart entre le travail prescrit et le travail réel. C’est de ce travail intérieur que viennent les agilités, les ingéniosités, les accroissements de l’habileté… Ce travail intérieur est UN TRAVAIL VIVANT. C’est la raison pour laquelle, du point de vue psychologique, le travail ne se situe pas à l’extérieur, dans un environnement, mais qu’il commence à être un travail à partir du moment où il s’installe à l’intérieur, à partir du psychisme et qu’il devient une exigence de recherches, de pensées, d’idées et de solutions trouvées.
L’intelligence au travail n’est pas AVANT le travail, les compétences ne sont pas avant le travail… Car c’est l’obstination, l’endurance face aux difficultés qui fait advenir une intelligence qui n’était pas là avant. Lorsque ce cheminement est possible, le travailleur se découvre, après le travail, plus intelligent qu’il ne l’était avant. La personnalité (subjectivité) peut sortir grandie du travail, ce qui est une source inégalable de plaisir. Dans ce cas-là, le travail peut jouer dans l’accroissement de l’identité et comme médiateur et constructeur de la santé mentale, on peut dire alors que « le travail c’est la santé » ! Le travail est alors un médiateur de l’accomplissement de soi, voire même de l’amour de soi, fondement ultime de la santé mentale. Dans ce cas, le travail peut générer le meilleur…
Mais pour cela, il faut des conditions précises, et c’est là que ça se complique… Car, dans l’organisation du travail actuel, on ne fournit pas que des prescriptions… Cette organisation impose des contraintes de prescriptions, de contrôle, de commande, de domination qui entravent l’exercice de l’intelligence au travail. Le résultat est désastreux… Viennent alors la déception, l’amertume, le découragement, voire de la colère, du découragement, et même de la haine, pouvant aboutir à de l’impuissance, à de la résignation, à de l’effondrement, au mépris de soi, à de la dépression, pouvant aboutir à des décompensations : les maladies proprement dites. Ces décompensations sont les pathologies post-traumatiques, les violences, le harcèlement, les tentatives de suicides et suicides. Il y a aussi les maladies du corps qu’il ne faut pas oublier, dont l’origine provient des troubles psychiques, ce sont les pathologies de surcharge (troubles musculo-squelettiques, burnout, karoshi, addictions).
Pourquoi la santé mentale se dégrade-t-elle aujourd’hui ?

Quelque chose a changé dans l’organisation du travail… Il a fallu des années, pour les chercheurs, à identifier ce qui, dans l’organisation du travail a de tels effets sur la santé mentale. Jusque dans les années 90, l’organisation du travail était la « chasse gardée » des ingénieurs (ingénieurs en organisation, ingénieurs des méthodes, ingénieurs de production…), Mais, dans ces mêmes années, ils ont perdu le pouvoir et ont été chassés par les gestionnaires, qui, aujourd’hui, exercent le pouvoir dans les entreprises. C’est le « tournant gestionnaire », qui a introduit des outils redoutables pour la santé mentale des salariés. Nous parlons ici de :
La qualité totale et ses critères de certification,
La flexibilisation,
La normalisation (ou standardisation) des tâches.

Ces quatre outils ont un effet convergeant sur la qualité du travail au profit de la quantité. La pression exercée par le « nombre » et la standardisation des modes opératoires entravent l’exercice de l’intelligence au travail et obligent beaucoup de salariés à trahir les règles du métier et l’éthique spécifique rattaché à chaque métier (trahison de la déontologie, trahison de ses propres valeurs, puis trahison de soi). Il s’agit de la souffrance éthique qui apparaît lorsqu’un salarié consent à porter son concours à des actes qu’il réprouve moralement. Cette souffrance éthique pourrait être la cause principale de la souffrance au travail, en particulier quand la trahison de soi se mute en haine de soi. Ceux qui ne tombent pas malade y parviennent aux prix de la construction de stratégies de défense contre la souffrance, qui, à leur tour, aggravent elle-même la maltraitance.
Ces nouvelles méthodes d’organisation du travail sont introduites brutalement particulièrement dans le domaine public (new public management), par des consultants spécialistes, formés dans des écoles où sont enseignées les théories de Machiavel et comment utiliser ces théories dans le monde du travail. Les dégâts humains sont considérables. Cette introduction est voulue par les politiques publiques, quel que soit leur bord, ces gouvernements qui font voter des lois contre les risques psychosociaux de la main gauche et démolissent la santé mentale au travail de la main droite.
Souffrir au travail n’est pourtant pas une fatalité

Pour les chercheurs, il n’y a plus aucun mystère concernant la dégradation de la santé au travail, durant les 25 dernières années. La brutalité du processus est tel (et ce, dans le monde entier) qu’on en vient à croire que cette évolution est irrémédiable et que c’est une fatalité. Et pourtant, ce n’est pas une fatalité ! En effet, nombre de cadres supérieurs et de dirigeants d’entreprise sont assaillis par le doute, doute sur la rationalité de ces orientations gestionnaires nommées « gouvernance par le nombre ». Ces dirigeants qui doutent, sont généralement à la tête de petites et moyennes entreprises (jamais ceux du CAC 40). Certains ont pris le risque de rompre avec les méthodes gestionnaires, et depuis quelques années, des expérimentations ont démontré que l’on peut organiser le travail autrement et établir des rapports de qualité entre les salariés et l’organisation du travail avec des améliorations spectaculaires en matière de santé mentale.

Le principe de cette transformation repose sur la connaissance de certaines dimensions du travail. En effet, le travail n’est pas seulement un rapport individuel avec la tâche à accomplir : la qualité et la productivité ne dépendent pas que de la liberté de l’intelligence au singulier. Elle dépend aussi de l’intelligence « au pluriel », c’est à dire de la formation de collectifs ou d’équipes de travail qui conjuguent le travail des intelligences individuelles, pour forger la COOPERATION. En effet, si chacun se met à être intelligent de son côté sans s’occuper de ce que font les collègues, on aboutit à la cacophonie…
Mais la coopération se construit grâce à la mobilisation d’une autre forme d’intelligence : l’intelligence délibérative. C’est par la discussion collective entre les différents modes opératoires possibles, à l’intérieur d’une équipe que l’on parvient à des accords entre collègues sur des manières de faire. Et c’est sur la base de ces accords que se construisent des règles de travail. Chaque collectif construit ainsi ses propres règles. C’est exactement l’inverse de la standardisation et de la normalisation. Toute règle de travail élaborée par la délibération collective a toujours deux dimensions : une relative à l’efficacité (ça fait du bien quand ça marche !) et l’autre relative à l’éthique (que chacun puisse apporter une dimension personnelle à l’œuvre commune).
Toute règle de travail est une règle de vivre ensemble

Lorsque la coopération existe, la solitude est conjurée et on bénéficie de l’entraide, du savoir-vivre et de la solidarité des autres. La coopération est l’élément décisif en matière de pathologie du travail… Ce n’est pas la médecine, ou la psychiatrie, ou la psychanalyse, ou la psychothérapie, ou les numéros verts, ou la gestion individualisée du stress… C’est la coopération. La vraie prévention est basée sur les règles définies par le collectif lui-même.
MA santé mentale au travail ne dépend pas que de moi-même, de mes talents, de mes faiblesses, comme tendent à le faire croire tout un ensemble de spécialistes, elle dépend fondamentalement des autres, de la confiance, de la loyauté et de la solidarité mis au service d’une œuvre commune.
Dans les entreprises qui ont pris le risque de s’éloigner de la gouvernance par les nombres, la prise en compte de la collaboration, fondée sur la délibération collective et sa mise en avant comme objectif prioritaire de la réorganisation du travail, les méthodes de management sont transformées en profondeur :
Eloignement de la gouvernance (gestion par les nombres)
Retour au gouvernement (gestion par les lois produites par les collectifs de travail).
Il s’agit d’apprendre de nouveaux savoir-faire permettant aux managers de concentrer leurs efforts pour aider et développer les efforts de coopération au sein des équipes dont ils ont la responsabilité. La véritable fonction du manager est de développer et d’entretenir la coopération. Il s’agit donc d’un nouveau métier qui repose sur l’effort de celui-ci pour comprendre le travail vivant de ses salariés, aboutissant à la progression des compétences collectives de l’entreprise, ce qui a des effets spectaculaires à la fois sur l’accroissement de la productivité et sur l’amélioration de la santé mentale au travail.
Hélas, ces expériences sont ponctuelles et rares et ne peuvent se développer que si elles sont soutenues par des politiques publiques qui les feront connaître.
Pourquoi le travail peut rendre fou - Vincent de Gaulejac


































Commentaires