
LE TRAVAIL AGIT SUR L'IDENTITE
Le terme « identité » a plusieurs sens et le définir n’est pas chose aisée. En premier lieu, il ne faut pas le confondre avec la personnalité[1]. L’identité peut se rapporter non seulement à une personne, mais aussi à une communauté, elle est non seulement ce qui nous différencie de l’autre (prenons l’exemple de la carte d’identité), ce qui fait de nous une personne unique, un individu ; mais elle est aussi ce qui nous réunit à l’autre, à notre communauté (culturelle, professionnelle, etc.). Ce terme est donc non seulement polysémique, mais il est aussi paradoxal, puisqu’il parle de similitude (identique à soi, au groupe) et de différences aussi puisque, par identité, nous entendons aussi distinction, singularité… Le volet social de l’identité n’en constitue qu’une partie, qui situe la personne dans une classe, un groupe, un collectif ou un métier. L’autre côté de l’identité est ce qui nous différencie de l’autre, il s’agit de l’identité personnelle.


Nous retrouvons cette contradiction dans le monde du travail où :
-
Les identités professionnelles produisent de l’appartenance à des collectifs de métiers, de fonctions, de personnes ayant suivi des études identiques…
-
Les identités individuelles se rattachent à la subjectivité de la personne, à sa vie, ses choix, mais aussi à son style professionnel qui, s’il entre dans le cadre du « genre » du métier, s’en dissocie aussi.
Nous soutenons donc, avec Pascale Molinier[9], que l’identité se décompose non seulement en deux volets qui sont l’appartenance (communautaire) et la singularité (individuelle) ; mais qu’elle est aussi intersubjective et relationnelle. En effet, nous ne pouvons tenir notre cohérence de nous même et notre sentiment d’être passe par les autres, elle est donc objectivée par autrui, et ce, en rapport avec l’environnement (réel). L’identité est donc reliée aux trois pôles que sont : Ego - Réel - Autrui.
L'identité se construit
Notre identité se construit à partir de notre environnement social et culturel, celui-ci nous permettant d’acquérir notre nature humaine. Privé de vie sociale, l’enfant n’accède pas à la condition humaine[10]. Durant notre enfance, nous faisons des rencontres avec autrui et tissons des liens ; c’est à travers ces rencontres que se produit la socialisation, celle-ci étant étroitement liée aux cultures auxquelles nous sommes confrontés[11]. L’identité nous permet de donner un sens à notre être (à travers notre histoire passée, présente et à venir) et nous procure un sentiment d'unité et de constance. Elle nous permet de nous définir, de nous estimer et de nous présenter aux autres. Elle est donc constituée de ce que nous sommes capable de faire, de ce que nous savons, de la façon dont nous nous représentons les choses et du sens que nous leur donnons. Et c’est avec toutes ces composantes que nous allons nous engager dans des actions, y compris nos actions professionnelles.

Représentations sociales et identité
Nous venons de voir que la construction de l’identité prend sa source à partir de l’environnement social. Cette identité se construit à partir du groupe d’appartenance[12], mais pas seulement, car H. Chauchat[13] précise que des apports de groupes de référence peuvent intervenir. Nous pouvons dire, avec V. Cohen-Scali et P. Moliner[14], que la construction identitaire se base sur les représentations sociales du groupe (d’appartenance) et s’appuie sur des objets sociaux (passage de dominé à dominant, niveau d’études, profession, accumulation de richesses, référence à un groupe de référence) afin d’affirmer sa spécificité et se valoriser.

Si la construction de l’identité dépend de dénominateurs communs aux personnes vivant dans les même contextes sociaux, Oyserman & Markus[15] nous précisent que cette construction dépend aussi de notre culture et se fait donc à partir de représentations sociales de type « individualiste » ou « collectiviste » selon la culture d’appartenance (occidentale ou orientale). Pour les cultures Anglo-Saxonnes, et plus largement européennes, les idées de liberté individuelle, d’indépendance, créativité et unicité sont à la base de la conception du soi. Il en est tout autre pour les cultures asiatiques, africaine et sud américaine, où perception de soi rime avec perception du groupe, donc, interdépendance, atteinte des normes du groupe.
L’identité personnelle
L'identité personnelle est un construit de perceptions et d’évaluations du « soi » d'une personne. Elle est nourrie de désirs et de valeurs, constructions à la base de l’image que la personne a d’elle-même. Nous parlons alors d'un processus psychologique de représentation, non seulement engendrant un sentiment d'exister en tant qu'être singulier, mais aussi permettant d'être reconnu comme tel par autrui ; il donne lieu à une estime de soi[16]. Cette « image de soi » serait donc le portrait que l’on se fait de soi-même.
L’estime de soi est un jugement de valeur nous mettant en comparaison avec « un soi idéal ». Il s’agit d’un jugement de valeur porté par soi sur soi, au regard de ses propres valeurs[17]. Elle influence nos capacités d’action et dépend du regard que nous portons sur nous. Mais, en sus de ces deux aspects, elle est essentiellement affective, dépendant de notre humeur, qu’elle influence par ailleurs. Une personne ayant une bonne estime de soi s’engagera aisément dans une action et aura une stabilité émotionnelle plus grande[18]. A contrario, une estime de soi basse pourra être à l’origine d’un comportement de démobilisation.
L’identité professionnelle
L’enquête Trajectoires et Origine (Ined et Insee)[19] indique que pour l’ensemble de la population étudiée, les centres d’intérêts, la situation de famille et le métier sont les trois principaux pôles identitaires cités. Cette construction de l’identité professionnelle est basée sur la socialisation secondaire[20] à l’âge adulte, qui nous permet d’intégrer de nouveaux espaces sociaux, tel les espaces professionnels ; elle se construit par l’acquisition de savoirs professionnels et du langage qui va avec[21].

De prime abord, on ne peut donc pas dire que le travail n’assure que notre subsistance. En effet, il contribue à la construction de notre identité à tel point que, perdre son travail entraîne une crise identitaire chez le chômeur et sa famille. Sainsaulieu définit l’identité professionnelle comme « la façon dont les différents groupes au travail s’identifient aux pairs, aux chefs, aux autres groupes et est fondée sur des représentations collectives distinctes »[22]. Ceci nous permet de dire que l’identification est un processus d’investissement de soi mettant en relation une reconnaissance mutuelle des partenaires. Claude Dubar[23] insiste sur le fait que l’identité dépend de la reconnaissance – ou non – des savoirs, compétences, images de soi par les organisations et qu’il existe une convention entre les personnes – avec leurs désirs d’identification et de reconnaissance – et les organisations qui offrent des statuts professionnels ; convention pouvant être conflictuelle : « J’appelle ‘sens du travail’ la composante des identités professionnelles qui concerne le rapport à la situation de travail, à la fois l’activité et les relations de travail, l’engagement de soi dans l’activité et la reconnaissance de soi par les partenaires (et notamment ceux qui jugent le résultat) »[24].
L’identité d’une personne est donc la reconnaissance de ce qu’elle est, par elle-même et par autrui, cela, quel que soit le domaine : vie privée, publique ou professionnelle.