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EVOLUTION DU TRAVAIL

De l’antiquité à la révolution industrielle

La Bible évoque le travail comme une punition du Divin suite au péché originel. Ève (Genèse, III, 16) est condamnée à enfanter dans la douleur et Adam (Genèse, III, 19) à gagner son « pain à la sueur de son front »[1].

Nous pouvons rapprocher cette signification du travail à celle de l’antiquité, ou il est méprisé, considéré comme avilissant et réservé aux esclaves. Le travail n’était que « l’ensemble des efforts nécessaires pour simplement reproduire la force physique, pour pouvoir aux besoins de la vie (…) Le travail n’est en aucun cas synonyme d’épanouissement personnel. »[2] Précisons ici l’origine latine du mot travail : tripaliare, qui signifie torturer avec un instrument appelé « tripallium », utilisé à l’origine pour immobiliser les animaux, puis, comme instrument de torture pour l’homme. Cette origine nous donne à imaginer l’idée qu’avaient les Romains du travail…

Au cours du Moyen Age, des penseurs religieux (Saint Thomas d’Aquin, Saint Augustin) le réhabilitent et rejettent l’oisiveté. L’homme doit travailler, le travail est l’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu. Avec l’arrivée du protestantisme, il devient le moyen de s’acquitter de son existence misérable. Les protestants le voient comme étant un devoir dont la société et l’individu sont les bénéficiaires. Vers la fin du XVème siècle, avec le développement des outils et des techniques, le commerce naît et le travail devient omniprésent et est revalorisé.

Au Siècle des Lumières, il devient la caractéristique de l’homme libre. Pour J.-J. Rousseau[3], les lois définissent non seulement à chacun des droits, mais aussi des devoirs dont le travail fait partie intégrante. La servitude prend, avec J.-J. Rousseau un tout autre sens que celui que nous lui connaissions jusqu’alors, car c’est en travaillant que l’homme réalise sa liberté, et, l’homme refusant de travailler peut chercher l’oisiveté dans la servitude. Il écrit : « Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon ».

Le travail non seulement se valorise, mais voit ses valeurs s’inverser, et ce, de deux façons :

  • A. de Montchrestien[4] (école mercantiliste[5] française) entreprend une véritable apologie du travail. Il considère que celui-ci est un devoir vis-à-vis de la société et que l'État ne doit « souffrir aucune partie oisive ». L'activité agricole est réhabilitée, l'activité industrielle est valorisée et enfin l'activité commerciale se situe au sommet de la hiérarchie. Ce renversement des valeurs est caractérisé par le fait qu’il considère que la recherche du bonheur passe par la recherche du profit et donc par l'activité économique.

  • Adam Smith, lui, démontre que la richesse des nations est issue de la division du travail. Il écrit[6]: « Dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu'elle peut y être portée, donne lieu à un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail » et donne l’exemple – devenu célèbre – de la manufacture d’épingles[7]. Adam Smith est dans toutes les mémoires, l’importance de sa théorie pouvant s’expliquer par le contexte économique de son époque, qui était le début de la Révolution Industrielle en Grande Bretagne. Pour certains, il est le père du libéralisme, théorie partie à la conquête du monde contemporain.

  • Le travail, à l’époque antique avait une connotation négative, il était une activité dénuée de dignité sociale

  • Au Moyen Age, le travail n’est plus alors synonyme de torture, mais il a toujours une connotation de pénibilité. Par contre, il ne représente plus la « punition » de l’homme par Dieu, mais la dignité et la preuve de l’intérêt de Dieu l’égard de l’homme.

  • Une autre signification du travail apparaît à partir du Siècle des Lumières : la création de valeur. Le travail est centré sur le marché, il est source de revenus, il devient la condition humaine.

La révolution industrielle

A l’arrivée de la révolution industrielle – au XIXème siècle – le travail devient « la » valeur, « le » facteur de production. Mais, travailler ne procure qu’un salaire « pour survivre », il est un minimum social. David Ricardo[8] précisait d’ailleurs que « Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. Les ressources qu’a l’ouvrier pour subvenir à son entretien et à celui de la famille (…) ne tiennent pas à la quantité d‘argent qu’il reçoit pour son salaire, mais à la quantité de subsistances et d‘autres objets nécessaires ou utiles dont l’habitude lui a fait un besoin, et qu’il peut acheter avec l‘argent de ses gages. »

Selon Karl Marx[9], c’est par l’entremise du travail que l’homme transforme la nature et se transforme lui-même. Selon lui, le travail est source de toute culture et de toute richesse. Il devient même une marchandise que tout un chacun peut vendre, au travers de contrats (relation salariale). Par contre, si le travail est créateur de valeur, il n’en est pas une lui-même. En effet, c’est le travail de l’homme qui transforme les produits en valeur marchande (temps de travail monnayable en salaire). Le travail est alors à la base des échanges et devient donc un fondement des rapports sociaux. C’est en se basant, justement, sur la relation salariale, que Karl Marx va développer son analyse du capitalisme, considérant que le salarié est exploité. Selon lui, le capitalisme se développe grâce au salariat et instaure une relation inéquitable entre le travail et le capital.

Lutte des classes

La Révolution Industrielle a vu la naissance de la production de masse. Cette production nécessitait une augmentation réelle de la productivité des entreprises. Pour ce faire, il était impératif qu’il y ait une organisation efficace et de la discipline dans les ateliers, afin que l’entreprise puisse atteindre ses objectifs : de fut la naissance de l’Organisation Scientifique du Travail.

  • Le travail organise la société, il devient le système de distribution des revenus. S’il est libérateur du fait qu’il permet à la personne d’avoir une place dans la société autrement que par sa naissance, il n’en est pas moins aliénant, et ce, du fait d’une recherche de productivité qui va le morceler et de conditions pour le moins difficiles dans lequel il s’exerce.

L'organisation scientifique du travail

L’OST est l'aboutissement d’un minutieux travail de recherche de F.-W. Taylor. En effet, cette époque voyait des rapports conflictuels entre employeurs et employés (naissance du syndicalisme aux États Unis, nombreuses grèves). Le monde ouvrier vivait dans une grande misère, les journées de travail étaient interminables et les conditions de travail extrêmement pénibles (insalubrité, accidents, maladies). F.-W. Taylor critiquait le mode de gestion, qui ne prenait pas en charge les méthodes de production, entrainant des pertes de temps, d’énergie et d’argent, et aussi reprochait le fait qu’il n’y avait aucune sélection des ouvriers.

De plus, à l’époque, les ouvriers étaient – en partie – maîtres de leur méthode de travail (que ce soit pour la répartition des tâches ou l’apprentissage) et, pour le travail qualifié, l’organisation et la transmission se faisaient selon les traditions et les règles des métiers. Ce qui fait que les méthodes de travail n’étaient en aucun cas du ressort des directions, qui géraient les finances et la politique générale. Taylor proposa donc un mode d’organisation du travail : OST, qui devait mettre tout le monde d’accord et permettre que le travail puisse se dérouler indépendamment de l’état d’esprit des ouvriers et de leur connaissance du métier. Son principal ouvrage souligne la nécessité pour les dirigeants et les exécutants de faire converger leurs intérêts afin de créer une paix sociale durable[10].

Les ouvriers devaient dorénavant se conformer aux méthodes de travail imposées par les bureaux des méthodes (ingénieurs) ils n’avaient plus à penser ou à se positionner intellectuellement par rapport à leur travail. Ils furent alors « agis » par l’organisation et ce fut alors la division verticale et horizontale du travail :

  • La conception du travail a été tout d’abord séparée de l’exécution ;

  • Chaque tâche devait être analysée, la façon de l’accomplir et le temps pour l’accomplir étaient précisés ;

  • Les ouvriers furent sélectionnés en fonction de l’adéquation entre les habiletés des candidats et les exigences des tâches à accomplir ;

  • Les ouvriers étaient supervisés et la rémunération devint alors proportionnelle au rendement.

L’OST fut donc une manière d’imposer le point de vue de l’employeur, qui devait paraître légitime, puisqu’elle était scientifique… Cette organisation a permis une augmentation des salaires (reliés directement à la productivité) et a permis d’ouvrir la porte à une nouvelle société de consommation et d’abondance.

Si l’OST est accueillie comme providence par les industriels, elle va cependant engendrer des critiques acerbes de la part de sociologues et psychologues, avec le motif que cette vision considère l’homme comme le prolongement de la machine, voire assimile l’homme à la machine. Nous pourrions annoncer ici que l’OST a poussé à son point extrême le mépris du travail humain en le « divisant » à un point tel qu’il lui aurait enlevé tout sens.

 Critique de l’OST

Henri Wallon, psychologue du développement, est connu pour avoir fait une étude critique des principes de l’OST. Il[11] explique que « En définitive, Taylor ne cesse d’envisager l’homme comme une simple machine qu’il s’agit d’utiliser aussi économiquement que possible » et que l’innovation de Taylor « qu’il trouvait toute naturelle et d’une évidence incontestable, c’est d’étendre au geste de l’homme les mêmes soucis de précision et d’économie que dans l’usage de la machine ». Avec beaucoup d’humour, Wallon en est venu à déduire que « comme il avait méconnu la physiologie de l’homme, il a méconnu sa psychologie (…) par la grossièreté même de ses procédés, qui étaient souvent contraires à la nature physiologique et psychique de l’homme ; le Taylorisme a donc soulevé des difficultés et des réactions qui ont été le point de départ de progrès importants. Il a finalement contribué à imposer ce qu’il tendait à méconnaître ou à supprimer ». Yves Clot, citant Wallon, ajoute : « En un certain sens, Taylor ne réclame pas trop au travailleur mais trop peu. En choisissant le mouvement qui réclame de sa part le moins d’entremise, on prive l’homme de son initiative »[12] et « Priver l’homme de son initiative, l’amputer de son initiative pendant sa journée de travail, pendant ses huit ou dix heures de travail, aboutit à l’effort le plus dissociant, le plus fatiguant, le plus épuisant qui se puisse trouver. »[13] En reprenant Wallon, Taylor aurait méconnu la psychologie de l’homme.

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