
LE COLLECTIF DE TRAVAIL
Il y a collectif de travail « lorsque plusieurs travailleurs concourent à une œuvre commune dans le respect des règles »[52]. Cette définition peut être complétée en indiquant que le collectif de travail est bien plus qu’une collection d’individus partageants des intérêts communs, il est un « véritable réseau où se tissent les règles de travail »[53] structurant de façon concrète la façon dont se fait le travail et la coopération entre les membres du collectif.
Le collectif permet d’affronter les défis du monde du travail, il crée un sentiment de communauté qui constitue une défense vis-à-vis des différents aléas rencontrés, que ce soit le client, un collègue, la hiérarchie ou tout simplement la réponse à une question... F. Desriaux explique que son rôle est aussi crucial dans l’intégration des salariés, du fait qu’ « il aide les personnes à se repérer dans l’entreprise et qu’il est une communauté de valeurs contribuant à donner du sens au travail ; un collectif faible ou inexistant laisse la personne seule face aux difficultés et peut engendrer une perte de sens du travail »[54]. Le cadre qu’il instaure, en sus d’être un espace de protection, est aussi un espace de reconnaissance et de développement.
Le collectif de travail occupe un rôle important dans plusieurs domaines. Il permet l’élaboration des stratégies collectives de défense, il est au cœur même du principe de reconnaissance et il est source de développement.
Les stratégies individuelles et collectives de défense
Ce sont des formes de coopération structurées selon les contraintes spécifiques du travail. Leur but ultime est de tenter de réduire individuellement ou collectivement la perception d’un risque et de la peur qui l’accompagne.
Elles se caractérisent par le fait qu’elles ne se voient pas, qu’elles ne sont pas conscientes, mais elles sont intentionnelles du fait que les salariés agissent pour construire une défense collective leur permettant de se confronter au réel du travail, en effet, si la personne sait ce qu’elle fait, elle ne sait pas pourquoi elle le fait[55].
Ces stratégies perdurent dans la vie hors travail, ce qui leur permet d’être constamment présentes. Elles ont pour conséquence de refouler la pensée du travailleur, facilitant la réalisation du travail mais ont aussi pour conséquence de prolonger cette anesthésie dans sa vie personnelle[56].
Le cœur du principe de reconnaissance
Chaque métier est caractérisé par un savoir-faire, des règles et des valeurs. Par exemple, pour l’ouvrier, « beau travail » veut dire que la réalisation est de qualité, pour un conducteur de bus, c’est très certainement une conduite souple, etc. Le « beau travail » est ce que C. Dejours appelle le « bel ouvrage », ou le travail effectué dans les « règles de l’art »[57]. Le fait que le collectif soit constamment en relation avec les contraintes et les difficultés du travail, lui permet de reconnaître la qualité et l’efficacité de celui-ci ainsi que les difficultés qui ont été dépassées. Il émet un jugement sur l’ouvrage accompli. La reconnaissance émise par le collectif donne sens aux pénibilités et difficultés rencontrées dans le cadre de l’activité.

Source de développement
Le collectif partage des règles, des façons de faire, de parler et de se comporter qui représentent autant de guides pour ses membres. Ces règles définissent le « genre professionnel »[58] dans lequel le salarié va rechercher des réponses à ses questions. Le genre est la mémoire du collectif et contribue à l’intégration du nouveau, qui devra, dans un premier temps, fonctionner selon le « genre professionnel ». Mais, le genre est continuellement retouché, ajusté pour répondre aux exigences de ce qu’il y a à faire : il prend du style[59]. Le style étant la transformation, le développement du genre, au travers de l’action ou de controverses professionnelles. Par là, nous pouvons dire que le collectif est source de développement, car la mobilisation de chacun trouve un écho chez les autres, et chaque style se crée à partir du genre, ou, comme le dit si bien Philippe Davezies « les individus qui arrivent à affirmer un point de vue original le font toujours à partir d’un ancrage collectif »[60]. L’individu se développe à partir de la communauté.

Le travail peut générer le meilleur, que ce soit pour l’entreprise ou l’employé, tels les comportements de mobilisation, l’accroissement des revenus, la satisfaction personnelle… Tous les concepts que nous venons de décrire sont à la base d’un travail épanouissant et productif, pour peu qu’ils soient respectés.
Le travail peut aussi générer le pire… En effet, à partir des années 80, l’apparition d’un ultra libéralisme avec la "financiarisation" de l’économie, la naissance des NTIC et l’individualisation des rapports professionnels ont changé la donne. La planète est devenue un village, les entreprises se sont délocalisées et le marché a été libéré avec la naissance de l’OMC.
Nous faisons face à une concurrence exacerbée, à une véritable « guerre » dont les salariés sont des victimes. Sont apparues de nouvelles souffrances, non pas issues des conditions de travail, mais de l’organisation même du travail[61].
De fait, les risques physiques, nous commençons à bien les maîtriser, mais à partir des années 90, d’autres risques pour la santé des personnes ont commencé à apparaître : ce sont les risques psychosociaux.