
DECOMPENSATIONS
Christophe Dejours et Isabelle Gernet nous expliquent qu’entre les contraintes du travail et les épisodes de décompensation, il existe un processus psychique permettant de lutter[71]. Il s’agit des stratégies de défense[72] qui permettent de se protéger contre des dangers ou pénibilités et d’occulter le sentiment de peur face à un danger. Celles-ci, qu’elles soient collectives ou individuelles, consistent, par exemple, à accepter de faire certaines basses besognes (licenciement par exemple) et d’y opposer un déni pour se protéger de la honte, elles peuvent même aller jusqu’à la dérision. Elles peuvent aussi consister à « jouer » avec le danger pour montrer qu’on est « un homme » et qu’on n’a pas peur, phénomène qui se rencontre tout particulièrement dans le bâtiment.Selon la classification de l’association DCTH[77], les décompensations sont de trois ordres, selon le niveau où elles se situent.

Poussées à l’extrême, ces stratégies se transforment en idéologies défensives[73], comme faire passer le cynisme et la dérision en force de caractère[74], par exemple. Ces stratégies/idéologies occultent le réel et contribuent de ce fait à lutter contre l’angoisse et la peur, mais ne sont pas sans danger, loin s’en faut ! Le déni du danger pouvant provoquer l’accident[75]. Accident qui peut, bien entendu, découler de contraintes objectives (travaux à risque, comme dans le bâtiment ou le nucléaire) mais aussi et surtout de l’éclatement de ces ressources défensives mises en place. Nous devons aussi prendre en considération que cerner l’étiologie des décompensations n’est pas évidente, Nadège Guidou[76] nous explique que la forme que prend la décompensation dépend, certes, de l’organisation du travail, mais aussi de la structure de la personnalité de l’employé.
Selon la classification de l’association DCTH[78], les décompensations sont de trois ordres, selon le niveau où elles se situent.
Niveau cognitif et mental : les décompensations psychiques

Elles sont caractérisées par des troubles dépressifs, pouvant prendre des formes mineures comme l’ennui, la lassitude, le repli sur soi, l’insatisfaction.
Mais elles peuvent ouvrir la porte à des formes plus sérieuses, telles :
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une paranoïa, qui se caractérise, entre autre, par une méfiance démesurée ou sentiment d’être victime d’un préjudice quelconque ;
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un stress post traumatique faisant suite à un événement émotionnel intense, se traduisant par le fait que la personne revit l’événement, reviviscence la laissant dans un état permanent d’angoisse
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un burnout : Les symptômes se déclinent en trois dimensions en sus de l’épuisement physique, survient un épuisement émotionnel avec irritabilité, perte des prises de décision, puis une dépersonnalisation et déshumanisation des relations avec perte d’empathie et détachement, enfin une diminution de l’accomplissement conduisant à l’épuisement et à la perte d’efficacité[79].
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« En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d'incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consommer comme sous l'action des flammes, ne laissant qu'un vide immense à l'intérieur, même si l'enveloppe externe semble plus ou moins intacte. »[80]
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L’implication et l’engagement de la personne serait le risque principal, « c’est dans l’implication et la conscience professionnelle, qui sont aussi les conditions de la performance (…) que réside la vulnérabilité »[81]. Le Dr P. Mesters nous explique que le burnout est le « résultat d’une rencontre entre un employé, une entreprise, un style de management et des circonstances aléatoires »[82]. Nous parlons là de[83] :
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changements perpétuels,
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manque de reconnaissance,
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manque de contrôle (charge de travail, délais, marge de manœuvre, demandes contradictoires, etc.),
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maîtrise des émotions,
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sentiment d’injustice,
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absence de soutien (collègues, supérieurs),
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conflits et des tensions diverses,
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précarité (objective ou subjective),
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conflits de valeurs et non respect du contrat moral[84].
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voire le suicide, dont nous parlerons plus loin
Niveau pulsionnel : les décompensations comportementales
Ce sont les diverses formes de violences, qu’elles soient physiques ou psychologiques. Ces violences peuvent être dirigées contre soi (suicide) ou contre les autres, en interne ou externe (coups et blessures sur un client ou un collègue, séquestration d’un supérieur), elles peuvent aussi être dirigées contre l’entreprise (sabotage) ou représentées par des dérives éthiques, tel le harcèlement (moral ou sexuel) ou la tyrannie. Nous avons parlé déjà des violences, comme étant une source des risques psychosociaux. Mais, elles peuvent aussi en être la conséquence, dépendant si l’on se place du côté de l’acteur ou de la victime. Il en est de même pour le harcèlement, sachant que tout harceleur n’est pas un pervers narcissique, mais peut être une victime de l’organisation du travail.

Il existe une forme comportementale de décompensation, qui peut paraître paradoxale du fait qu’elle fait penser à une dépendance… au travail. Il s’agit de l’hyperactivité. Nous parlons là d’une surcharge de travail, durable et « volontaire » de la part du salarié. Sorte d’enivrement par le travail, proche des conduites addictives telles l’abus d’alcool ou l’utilisation de drogues. Vincent de Gaulejac nous explique que dans un premier temps, cette hyperactivité a un effet stimulant, voire gratifiant, mais que les effets dévastateurs apparaissent bien vite, comme l’impossibilité de se détendre ou l’angoisse des congés[85]. Nous pouvons parler alors d’une véritable compulsion[86] à travailler. Ce surinvestissement professionnel « serait l’équivalent d’un procédé auto-calmant, visant à combattre l’émergence de l’angoisse »[87]. Il s’agirait alors d’une stratégie de défense.
Niveau organique : les décompensations somatiques
Les deux formes de décompensations somatiques les plus connues, sont :

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D’une part les troubles musculo-squelettiques, dus aux gestes répétitifs, aux cadences demandées et à l’intensification du travail. Ils représentent la première maladie professionnelle dans les pays industrialisés[88]. Ces troubles ont en premier lieu été remarqués dans le travail à la chaine, mais il s’avère qu’aujourd’hui, même des employés de bureau ou des cadres en souffrent. Ce sont des atteintes aux articulations des membres supérieurs ou inférieurs et de la colonne vertébrale. L’OSHA.EU[89] définit les trois facteurs qui en sont à l’origine :
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Les facteurs physiques, tels les mouvements répétitifs, les postures de travail, froid ou chaleur excessifs, mauvais éclairage ou niveau sonore élevé…
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Les facteurs organisationnels, comme un manque d’autonomie, le niveau d’insatisfaction, le travail monotone et le manque de soutien des collègues ou de la hiérarchie…
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Les facteurs individuels, pouvant être médicaux, dus à l’âge ou au capacités physiques…
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D’autre part, le syndrome de karoshi, mort subite due à un accident vasculaire cérébral ou cardiaque, chez une personne jeune, dont l’origine est le surmenage.
Suicide au travail
La finalité devient la survie de l’entreprise pour laquelle
chaque salarié peut être amené à sacrifier la sienne
Vincent de Gaulejac[90]
Se suicider pour des raisons professionnelles est le non-sens même du travail, toutefois, ce non-sens donne un sens à l’acte suicidaire, sens pour la personne qui cherche, par cet acte irréversible, non seulement à se soustraire de la souffrance, mais aussi, certainement, à laisser un message – aussi effroyable soit-il – pour son entourage, familial et/ou professionnel, voire plus.

« Cinq suicides en quinze jours chez France Télécom », le Figaro du 15 septembre 2010 ; « France Telecom : un employé se suicide », le Figaro du 5 juin 2013 ; « Nouveau suicide à la Poste », France Inter, le 11 octobre 2013 ; « Un salarié de Renault se suicide sur son lieu de travail », le Figaro, le 24 avril 2013 ; « Une employée de La Poste se suicide sur son lieu de travail », le Monde du 26 août 2013 ; « Qu’est-ce qui a poussé mardi dernier un homme de 52 ans à mettre fin à ses jours en se pendant sur son lieu de travail dans un bureau du central téléphonique d’Amboise en Indre-et-Loire ? », AgoraVox, le 28 février 2008 ; « Tentative de suicide d’une employée d’hôtel : les conditions ‘inhumaines’ dans le privé dénoncées », L’Express Maurice du 1er août 2014 ; « Police, les transferts poussent au suicide », Mauritius News du 1er décembre 2009, « Mon collègue de LIDL s'est suicidé: il faisait le travail de 3 personnes. Trop de pression », l'Obs du 5 juin 2015.
Selon l’INRS, « de nombreuses études épidémiologiques ont établi un lien entre des contraintes de travail génératrices de stress chronique et l’apparition d’une dépression pouvant favoriser un passage à l’acte suicidaire[91] ». Comment expliquer ce que nous qualifions d’inqualifiable ? En effet, le travail, qui se doit d’être une source de renforcement de l’identité, devient, pour certaines personnes une source d’aliénation et de souffrance telle qu’elles en viennent à se suicider… C. Dejours et F. Bègue nous indiquent que « un seul suicide sur les lieux de travail (…) signe la déstructuration en profondeur de l’entraide et de la solidarité, c’est-à-dire une dégradation très avancée du vivre ensemble dans toute la collectivité. »[92]
Nous pouvons ici reprendre les écrits d’Émile Durkheim qui relie le suicide au niveau d’intégration sociale. Il insiste sur le rôle des collectifs de travail dans cette intégration, en effet « un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle, familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à présent question ; c'est celle que forment, par leur association, tous les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation ». A cela, il ajoute « la seule façon de remédier au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux. Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les côtés »[93].